Le Fossoyeur de Rêves

Choses traîtres que sont les rêves. Ils font naître en nous une envie, un objectif, un espoir, une obsession. Ils nous guident, aveugles, vers ce but incertain avant de nous abandonner au bord du gouffre infranchissable qui nous en sépare. Ou plutôt est-ce nous qui les abandonnons. Nous tournons le dos au songe qui nous a animé, de peur de sombrer dans le fossé. Puis nous en trouvons un autre, que nous nous mettons alors à pourchasser comme si de rien n’était.

Or comment un rêve pourrait-il survivre seul, sans la dévotion de celui qui l’a fait apparaître ? Comme toute chose, les rêves doivent eux aussi trouver un endroit où périr lorsque leur raison d’exister n’est plus. Une fois délaissés, ils survolent océans, monts et cieux pour atteindre un lieu qui n’est accessible qu’à eux : la Contrée des Songes. Un endroit où les rêves trouvent une forme, humaine ou autre, qui leur correspond. Un homme seul y vit, le fossoyeur de rêves. Oublié jusqu’à son nom, il est le seul être à avoir jamais pu en parcourir les plaines.

Plus qu’une contrée, ce monde est en réalité un tombeau réservé à nos espoirs et plus qu’un fossoyeur, l’homme est en réalité un gardien. Car tout rêve, une fois abandonné, est peu à peu perverti par la rage. Aussi puissant qu’il fut obsédant et aussi véhément qu’il a obsédé longtemps, il mute pour devenir un monstre que le fossoyeur doit alors terrasser avant de le perclure à jamais dans un mausolée à sa mesure. Car s’il est autorisé à se mouvoir librement, le songe perverti devient cauchemar et retourne hanter son ancien porteur.

Cependant avant leur transformation, les songes errent, inchangés dans la contrée, telle des reliquats de chimères autrefois belles et aujourd’hui rejetées. Ce sont eux qui constituent la seule compagnie que le fossoyeur ait jamais connue. Bien que conscient de l’existence de notre monde, il lui est impossible de nous rejoindre comme il nous est impossible de le rejoindre. Seule des pensées immatérielles en sont capables.

Toutefois, même s’il est destiné à devoir tous les achever, le fossoyeur se plaît à rencontrer ces drôles d’êtres, vagabondant sur ses terres à la recherche de leurs attaches perdues. Ils sont souvent bien naïfs et, à la fois amusé et désolé, l’homme les écoute des heures durant, les laissant exprimer une dernière fois leur volonté. Certains il ne connaît que lors d’une fraction de seconde, d’autre il côtoie et apprend à connaître durant des jours, des semaines, des mois. Certains il oublie aussitôt qu’ils sont enterrés, d’autres marquent son esprit à tout jamais. C’était le cas de cet étrange petit bonhomme qui avait pour ambition de tout savoir et de tout connaître. Il l’avait rencontré au détour d’une colline. Le songe constatait, penaud, l’étendue de son ignorance devant ce monde et ce fossoyeur qu’il ne connaissait, étrangement, pas. Pour une raison ou pour une autre, le souvenir de cet être, rencontré il y a peut-être plusieurs millénaires ne dépérit jamais dans l’esprit du gardien. Au contraire, il semblait de plus en plus lui revenir en mémoire, comme s’il y avait quelque chose qu’il n’avait pas décelé dans cette rencontre et qui l’obsédait pourtant. Qui était vraiment ce rêve abandonné ? Comment pouvait-il être si ignorant alors même que sa volonté même était la connaissance ? Comment pouvait-il ne pas le connaître, lui le fossoyeur de rêves, qui depuis l’éternité avait toujours protégé le monde d’où il venait ?

La pelle s’abattit violemment et la pierre se fendit. Un moment tout sembla suspendu, puis un grattement se fit entendre à travers la fissure. La roche racla et l’ouverture s’agrandit pour laisser paraître un visage maigre et pâle, recouvert d’une peau si mince qu’elle dissimulait à peine les os qui se cachaient dessous. Le visage se fendit d’un large sourire, trop large. La tête semblait réellement séparée en deux par ce rictus qui dévoilait une multitude de dents longues et acérées. L’homme sortit du tombeau. Il était grand comme un enfant d’une douzaine d’années et possédait une carrure des plus frêles. Sa peau livide était couverte d’habits déchirés vert sombre, ses cheveux noirs et poussiéreux encadraient son visage qui affichait toujours cette expression carnassière.

Le petit homme considéra celui qui venait de lui ouvrir l’accès à la surface.

« Tu as enfin compris n’est-ce pas ? »

Le fossoyeur ne répondit pas. Il tendit une pelle au cauchemar libéré et tourna les talons.

Choses traîtres que sont les cauchemars, ils se présentent à nous, brillants et merveilleux, pour mieux nous prendre au dépourvu lorsqu’ils nous révèlent leur véritable nature. Se nourrissant de notre désespoir, nous hantant à jamais avec le souvenir de tous nos échecs.

Il fut un temps où les choses étaient différentes. Où tout espoir ne laissait pas de cauchemar derrière lui, où il leur était possible de mourir de leur belle mort et de ne jamais revenir hanter leur créateur, cependant les choses ont changé. Le fossoyeur s’est vu transformé pour devenir passeur, devant l’évidence qu’il s’était forcé d’ignorer, que malgré ses efforts et ses souffrances, aux yeux de personne il n’importait.

© Gaétan Marras – 2017

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