Un Ciel de Deuil

Le visage plissé, les yeux éteints et fatigués, il marchait le long des rues désertes. Sa peau était froide et sa silhouette courbée. Il balançait son regard hagard de gauche à droite sur les étals vides et les habitations silencieuses. Parfois il lui semblait entendre une voix, mais dès qu’il se retournait pour en trouver la source, il était confronté à la réalité. Il était seul.

De taille modeste, la ville n’en était pas moins autrefois faste et vivante. Elle se dressait dans le creux d’une rivière, entre un mont haut et imposant et une vaste forêt, perdue là où même les émissaires du roi ne prenaient pas la peine de se rendre. Une fière cité aux rues pavés de pierre blanchie, aux bourgeois endimanchés et aux ménestrels à la voix forte. Il était jeune alors. Apprenti forgeron, il mélangeait vie simple et excès, et cela lui convenait. Il aimait battre et modeler le fer rouge et étincelant, glisser des sourires aux servantes qui venaient ferrer le cheval de leur maîtresse et la fraîcheur du soir lorsqu’il quittait l’échoppe ardente après une longue journée. Il connaissait la ville dans ses moindres recoins. Il s’était maintes fois occupé à les explorer, tantôt par curiosité, tantôt par la force des choses, lorsqu’il y était jeté depuis une taverne. Il aimait la ville.

Et puis la maladie était arrivée. Infatigable et sournoise, elle s’était propagée dans la ville en quelques mois seulement. Les rues perdirent leur vie petit à petit et chaque soir, le nombre de fenêtre illuminées réduisait. Ses amis disparurent, les autres aussi. Ses conquêtes, ses rivaux, ses partenaires de boisson, ses connaissances, ses clients et même ceux qu’il ne connaissait que du regard ou qu’il n’avait jamais vu. Ils l’avaient quitté.

La maladie l’avait atteint lui aussi, pendant des jours il avait écumé des souffrances indescriptibles alors qu’il combattait l’infection. Sa peau s’était racornie et fendue en plusieurs endroits, son corps avait rejeté ses entrailles et s’était affaibli jusqu’à ce que le simple fait de se tenir debout était devenu une tâche insurmontable. Et puis il s’était relevé. Engourdi et désorienté, il avait quitté son logis pour découvrir une ville silencieuse. Le ciel était noir, portant le deuil de toutes ces personnes qui n’étaient pas parvenues à combattre le mal dont ils étaient victimes. Plus jamais le soleil ne se lèverait sur la ville, et depuis c’est par les souvenirs plus que par les sens qu’il s’était orienté dans les ruelles. Les années étaient passées et pourtant il était toujours debout. Il avait vaincu.

Jadis, il lui semblait qu’il arpentait les allées à la recherche de quelque chose. Ce but, il l’avait aujourd’hui perdu de vue. Etait-ce un ami ? Un lieu ? Un signe ? Cela n’importait plus. Il ne vivait plus que pour revivre ses mémoires passées, enlisé dans l’ombre du monde qui lui avait été injustement pris. Il était perdu.

Comme chaque matin, le vieillard fit son apparition sur l’avenue marchande. Balançant sa tête d’un côté à l’autre, il scrutait d’un regard vide les échoppes et les étals. Les marchands et les badauds s’écartaient respectueusement de son chemin. Certain essayaient une ultime fois de l’interpeller, mais comme toujours, ils n’obtenaient aucune réponse. Il était le dernier vestige de la terrible épidémie qui avait frappé la ville plusieurs années plus tôt. Laissé mutilé par l’infection, il n’y avait plus rien qu’ils ne pouvaient faire pour lui. Impuissants, ils se contentaient de le laisser poursuivre sa déambulation. Les yeux éteints.

© Gaétan Marras – 2017

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